Tardives premières nouvelles

            Mai 2013 : « Hm, j’ouvrirais bien un blog pour mon année à l’étranger. »

            Juin 2013 : « Alors, toi aussi tu vas ouvrir un blog ? »

            1er Juillet 2013 : « Bon, première chose : quel nom donner ? »

            15 Juillet 2013 : « Bon, pas d’inspiration, ce n’est pas grave – ça va venir. »

            24 août 2013, veille de départ : « Bon, ce n’est pas venu. Qui j’aime bien déjà, Balzac ? Maupassant ? Ce n’est pas un peu lourdingue de choisir une citation ? Bon. »

            5 septembre : « Bon. »

            Bon, eh bien il m’en aura fallu du temps… Et surtout, il m’en aura fallu, des promesses à droite à gauche pour me pousser à éviter la honte de ne pas les tenir ! Quoi qu’il en soit j’ai fini par me trouver un nom, par écrire un premier article l’expliquant, par décider plus ou moins de l’apparence de cet endroit. Mais surtout j’ai fait pas mal de choses, depuis ces trois semaines et demies !

            D’abord j’ai fait comme tout le monde : j’ai payé le taxi trop cher en sortant de l’aéroport dans la nuit entre le dimanche 25 et le lundi 26 août ; il m’a déposé au mauvais endroit ; j’ai peu dormi à cause de la chaleur la première nuit. Un peu perdu parce qu’à peu près seul au milieu de Beyrouth, je me suis fait beaucoup de copains très vite grâce à Alix, une amie rencontrée au sein d’Opium Philosophie l’année dernière.

            Après deux nuits à peine, j’ai découvert le grand parc dans lequel sont répartis les bâtiments de mon université. Journée d’intégration : je me suis retrouvé avec plusieurs centaines d’étudiants de première année à écouter le discours lénifiant du Dean de la Faculty of Arts and Science. Ce n’est pas qu’il était mauvais orateur, mais je me suis rendu compte sans grande surprise qu’il resservait les flatteries dont Richard Descoings nous avait gratifié il y a deux ans, probablement sans originalité lui non plus. À savoir : « si vous êtes ici, c’est que chacun d’entre vous possède de grandes qualités intellectuelles. Aucun d’entre vous n’est passé au travers des mailles du filet troué qu’est la sélection et n’est baratineur, paresseux ni obtus. Nous sommes ici pour vous former dans une période très importante de votre vie, vous futurs dirigeants du capitalisme globalisé de nos glorieuses contrées. » J’ai regretté de m’être levé. Plus remarquables sont les deux perturbations qui ont interrompues brièvement la logorrhée professorale. Un léger frisson d’amusement a parcouru la salle lorsqu’un chat venu par l’entrée principale s’est nonchalamment promené jusqu’à l’estrade derrière laquelle il a imperturbablement disparu (1). J’avais un peu envie de l’imiter. Un peu plus tard, la voix du shaman a été étouffée par un moteur d’hélicoptère qui nous survolait.

            Le reste de la semaine a été essentiellement dévolu à découvrir les fameuses difficultés administratives d’AUB – je dirais bien que c’est kafkaesque, si je ne m’étais arrêté à la cinquantième page du Procès quand je l’avais commencé il y a quelques années, par ennui. Je me suis pas mal ennuyé aussi à exécuter ces tâches dont la mystique signification est connue seule des hauts-fonctionnaires administratifs. Mais au contraire de ma lecture du Procès je n’ai pas vraiment d’autre choix que de mener à bien – ou simplement à bout – ce long et difficile rite d’initiation de l’immigré.

            Parallèlement, je devais me consacrer à une autre tâche notoirement ardue, celle de trouver un appartement. J’avais d’abord fermement décidé d’habiter à Hamra, le quartier de l’université, pour pouvoir y aller à pied, chose inédite dans ma vie. Mais de visite déprimante en visite désespérante, d’appartements dégoûtants en plans foireux, j’ai résolu de chercher également ailleurs. C’est ailleurs que j’ai trouvé, dans le quartier de Mar Mikhaël, à une demi-heure de l’université, à peu près. Je vis en colocation avec Julia, une Américaine qui entame un master à AUB. Moi qui vivais l’année dernière dans un espace approximativement égal à celui de ma salle de bain actuelle, je pressens que le retour à Paris sera éprouvant. Ici c’est le grand luxe : nous avons même une (minuscule) vue sur la mer !

            J’ai passé ma deuxième semaine à décider de mes cours, puisque l’université a mis en place un système d’ajout et de suppression les quelques premiers jours. C’est-à-dire que l’on peut jouer avec son emploi du temps. Le mien était en fait plutôt inamovible. Une première contrainte était celle d’apprendre l’arabe : deux cours différents, un d’arabe standard (celui de la littérature, des journaux, de la télévision), et un d’arabe libanais (celui des chauffeurs de taxi). Il fallait ensuite que je prenne au moins deux cours de philosophie pour valider ma licence à la Sorbonne. Je me suis retrouvé dans deux cours de master à effectifs très limités, nous ne sommes pas plus de huit, je crois. Le premier est un cours « d’éthique normative », qui prétend poser la question de la façon dont on doit juger moralement de nos actions, et qui se résume pour l’instant à énumérer des situations fictives lors desquelles il est délicat de choisir la moins pire des options. J’examine régulièrement si, oui ou non, il est moral de tuer « l’innocente fillette de huit ans » si c’est pour sauver l’humanité, ou seulement la moitié de l’humanité, etc. Mon second cours de philosophie porte sur Schelling et Hegel, il est autrement plus complexe. Mais autrement plus intéressant aussi… ! Cédant à ma ruineuse envie de faire le maximum, je suis aussi un cours sur Shakespeare, je devrais lire sept ou huit de ses pièces dans le semestre.

            Et j’ai passé ma troisième semaine à commencer à travailler ces différents cours. Il ne me reste plus qu’une dizaine de lettres de l’alphabet arabe à apprendre, j’ai terminé la lecture de A Midsummer Night’s Dream, je sais suffisamment baragouiner pour me présenter et demander comme ça va en libanais, je n’ai encore quasiment rien compris à Schelling : bref, tout baigne.

            Même si je suis assez pris par les cours, ce n’est pas la seule chose que je fais ni la seule chose que Beyrouth a à offrir. La photo qui apparaît dans l’accueil a été prise samedi 7 septembre : il y avait un festival dans et autour d’un des grands escaliers pas très loin de chez moi. Quelques spectacles étaient organisés, de la danse, du théâtre … Et un peu plus tard, nous avons commencé à jouer de la musique dans la rue et sans vraiment nous concerter, nous nous sommes mis à prendre le rythme que donnaient quelques habitants qui tapaient dans les mains et un enfant qui tambourinait. Bassil (sur la photo) jouait de la guitare, je jouais du bongo, et un vieux s’est mis à danser avec un moins vieux au milieu d’une quinzaine de personnes. C’était facile, partagé, populaire, jubilatoire ; c’était surtout très rigolo !

            Voilà ce qui se trame ici ! À bientôt pour des nouvelles moins diluées.

(1)   Oui : AUB possède une petite centaine de chats. Ils ont même un album photo sur facebook, c’est dire leur popularité !

2 réflexions sur “Tardives premières nouvelles

  1. Mariama : Je sais bien – je sais même très bien, je surveille de près mes statistiques qui affichent l’adresse mail, la location exacte ainsi que l’historique de navigation de ceux qui viennent sur ce blog… Non je rigole, rien de tout ça : je manque juste de temps ! Mais ça me fait très plaisir d’écrire. Je ne sais pas si je vais vraiment réussir à écrire plus d’un article par semaine, j’essaie !

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