Gazouillages

            À supposer que Dieu ne gouverne pas toutes mes heures, il a tout de même décidé d’un paquet d’entre elles en déclarant de manière grandiose dans le chapitre 11 de la Genèse :

« Les voici qui forment un seul peuple et ont tous une même langue, et voilà ce qu’ils ont entrepris ! Maintenant, rien ne les retiendra de faire tout ce qu’ils ont projeté. Allons ! Descendons et brouillons leur langage afin qu’ils ne se comprennent plus mutuellement. »

            Disons qu’il en a décidé d’une cinquantaine par semaine (calcul fort approximatif). Bon, tout ce que je cherche à dire, par ce début boiteux, c’est que je passe une partie non-négligeable de mon temps à travailler les différentes langues que j’apprends. Mais pour me donner une béquille : au moins aurais-je appris, selon Wikipédia, que le mot « Babel » viendrait de l’hébreu « œuf brouillé ». Ce qui me semble aussi improbable que drôle !

            Des langues dans tous les sens, donc, et il faut commencer par le plus évident : en bon Français, j’approfondis régulièrement mon français. Et même, j’apprends des mots utiles, par exemple « pétrichor » (j’y ajouterais bien un -e mais apparemment ça ne se fait pas). C’est un terme de géologie détourné de l’anglais lui-même détourné du grec : petros désigne la terre, et ichor quelque chose comme le liquide qui coulait dans les artères des dieux. Bref, ça n’a qu’un demi-rapport avec ce que cela représente : l’odeur de la terre sur laquelle il vient de pleuvoir, après une période de sécheresse. Sans doute cela a-t-il l’air remarquablement technique ainsi présenté. Mais le ciel s’est embarrassé d’un nuage noir il y a deux jours, qui a craché sa hargne un petit quart d’heure, au plein milieu de l’après-midi. Je vous assure que ça sentait à plein nez ! D’ailleurs mardi soir un violent orage s’est rameuté, et il a plu comme une vache dont la vessie se vide, toute la nuit durant. Effet immédiat : la température a violemment chuté, entraînant une massive épidémie de rhinite – on dit que les hôpitaux ne désemplissent plus de tousseurs et morveux en tous genres. Moi-même, pourtant Normand aguerri, je n’ai pu supporter le froid, et en constatant les vingt-cinq degrés vers sept heures trente hier matin, j’ai décidé de mettre un pull. L’hiver sera rude !

            Mais revenons à notre bétail : le français est tout de même la langue que je travaille le moins, suivi de près par l’allemand. Après un abandon fort malheureux et quasi-total pendant deux longues années, j’ai décidé de m’y remettre. Bizarrement, c’est la réélection d’Angela Merkel qui a déclenché ce début de retour. Je me suis dit que j’allais aller voir ce que les teutons en pensaient eux-mêmes. Je suis tombé sur un morceau de phraséologie sottement eurocrate que j’aimerai qualifier de digne d’entrer dans une anthologie… si je ne me rendais bien compte que l’essentiel des gros journaux dégoulinent de ces âneries. Amis germanistes et de gauche, un extrait du Spiegel (autres copains, passez votre chemin et revenez plus loin) :

« Der Deutsche hat die Angewohnheit, politischen Streit zu verachten und den Konsens zu verehren. Das ist etwas unambitioniert, doch hat es sich in der Vergangenheit ausgezahlt. Unser Wahlrecht, der Föderalismus, die Mitbestimmung in der Wirtschaft, fast alle gesellschaftlichen Bereiche sind auf Konsens ausgerichtet – und sie funktionieren meist erfolgreich.

Andere Länder wie Frankreich blicken mit einer Mischung aus Skepsis und Bewunderung auf die Runde-Tisch-Kultur der Deutschen. Die Franzosen leiden in der Euro-Krise darunter, dass bei ihnen die politischen Fronten so sehr verhärtet sind, Reformen werden praktisch unmöglich. So ist die Große Koalition etwas typisch deutsches, sie ist langweilig, aber solide. Kein Wunder, dass sich die Mehrheit der Deutschen ein solches Bündnis wünscht, fast vor jeder Wahl seit vielen Jahren. »

            Pour vous prouver la détermination qui anime mon désir de me remettre l’allemand, je vais tenter un exercice de traduction. Ne vous étonnez pas si le texte est un peu plus court, vous savez bien qu’en allemand ils utilisent tout le temps des noms à rallonge.

            « Nous, les Allemands, on a est très fort. On a un système institutionnel qui nous permet d’éviter l’opposition. Il y a des pays, comme la France, cette bande de communistes révolutionnaires, qui font la grève tout le temps, et qui pensent qu’on est pas très fort. Mais c’est pas vrai. Vive Merkel. »

            C’est drôle tout de même, ce besoin des néo-libéraux de faire croire que les autres ne sont pas néo-libéraux pour faire croire qu’il faut néo-libéraliser un peu plus. Euh, je veux dire réformer structurellement et tenir compte de la nécessité des contraintes qu’imposent les besoins naturels de l’économie (collection de sic). Résumons comme l’a fait Julia, ma colocataire : « Hey, your president has been reelected ! » Ding-dong, one witch down, another wears the crown ! aurais-je immédiatement ajouté, si je n’avais l’esprit d’escalier.

            C’est avec cette subtile transition dans le texte que j’aborde la troisième des langues que je travail cette fois avec un gros cran d’intensité supplémentaire : l’anglais ! Credentials, ken, to christen one’s system, blundering military interventions (vous pouvez deviner à quoi cette dernière formule se réfère), j’apprends un paquet de mot en lisant des articles à propos de la Syrie, d’autres pour la fac, dans des bouquins. Et notamment dans une série de bouquins particulièrement retors du point de vue du vocabulaire : A Midsummer Night’s Dream, As You Like it, et j’entame Henry V, de Shakespeare. Cinq ou six pièces sont encore prévues. Retors, parce que j’ai bien des difficultés à distinguer, dans la masse confuse des mots inconnus, ceux qui sont raffinés mais subsistent dans l’anglais contemporain, et ceux qui sont réservés à l’anglais élisabéthain.

            Au détour de n’importe quelle page d’As You Like it au demeurant, on peut trouver des petits morceaux de philosophie qui feraient de magnifiques accroches de dissertation sur l’amour (j’ai passé un semestre entier en quête de ces accroches, c’est un défaut dont on ne se défait pas facilement). Morceau choisi de délices obscures : « It is as easy to count atomies as to resolve the propositions of a lover » (III, 2). Une note indique que « to resolve the propositions » signifie « répondre aux questions [pressantes parce que manquant cruellement de certitude, s’entend] ». J’essaie parfois de vérifier si c’est vraiment incompréhensible. Pas de surprise, je passe pour un bumpkin. Ou un clown.

            Me reste donc à parler de la quatrième langue que j’apprends, celle qui a en fait entraîné avec elle une conscience renouvelée de ce qu’est une langue, de ce que signifie la travailler ou la négliger : l’arabe. Je me traîne bien trop à mon goût, mais c’était à prévoir, finalement. J’apprivoise doucement l’alphabet, son écriture. Je manque néanmoins toutefois de la familiarité qui me permettrait de retenir les mots aussi aisément que dans un alphabet latin. Il y a tout de même quelques bonnes surprises, lorsque j’apprends que le docteur est un toubib, ou que je tombe sur hashish… qui signifie herbe, tout bêtement.

            En tout cas c’est un travail laborieux parce que l’horizon d’utilisation me semble bien éloigné – et il est compliqué par la différence entre le libanais et l’arabe standard, différence suffisamment grande pour justifier deux cours différents, suffisamment fine pour m’embrouiller la tête. Ajoutez à cela que tout le monde me parle en anglais ou en français, et je ne sais plus où donner de la langue ! Revisitons Babel : à l’instant même où Dieu modifie toutes les langues, mais qu’on ne s’en rend pas encore compte, tout va bien. Et plus tard, lorsque les peuples sont dispersés, et que personne ne se parle, pas de brouille non plus. Non, c’est lorsqu’on tente de traduire qu’on s’embrouille ! La polysémie de la brouille me permettrait de conclure en réduisant la guerre civile qui se déroule à une centaine de kilomètres à un problème de traduction. Mais terminer ce billet par un appel à parler une même langue dans le conflit syrien serait si moralisant, si droit-de-l’hommiste, qu’on pourrait me traiter d’Hollande ou d’Obama tout à la fois – l’hypocrisie en moins, la naïveté en plus. Non, donc, terminons par autre chose : pour l’heure, seule ma chère grande sœur Adèle a répondu au jeu lancé sur cette page, et malgré – comment dire – le total décalage, la foutraquitude qui caractérise sa réponse, je la sens fort bien partie pour remporter les trois lots à la fois. Après tout, je n’avais pas demandé d’être pertinent, mais seulement original – bravo Adèle, tu mènes la course à la carte postale !

9 réflexions sur “Gazouillages

  1. Tu es bien courageux et entreprenant, c’est admirable ! Surtout comparé à moi qui lutte encore pour pouvoir seulement tenir des conversations basiques avec ces écossais et ces britanniques aux accents toujours différents.

  2. c est toujours intimidant d’écrire un commentaire ! mais aller zou je me lance ,pour te dire le plaisir de te lire et d’avoir de tes nouvelles ,.Merci de nous faire partager ces expériences ,de nous promener dans ce monde inconnu , de nous interpeller , de nous cultiver …
    admirativement votre !

  3. @Blanche : J’ai aussi rencontré quelques Anglais et Irlandais lors d’une soirée il y a plusieurs jours, et j’avoue avoir eu beaucoup plus de mal à suivre que d’habitude. Je me sens très Américain finalement !

    @Mathilde : Oui, surtout lorsque personne n’en écrit, n’est-ce-pas ? En tout cas cela me fait très plaisir d’être lu ! J’ai du mal à trouver le temps d’écrire, mais c’est encourageant, merci !

    Est-ce que je me trompe, ou bien c’est la saison des potirons ? Vous en remplissez des camions, cette année ?

  4. Pas de camions de potirons pour moi, mais encore un commentaire pour que tu saches que je te lis et pour que ça t’encourage à ne surtout pas arrêter !

  5. bravo tu es encore connecté aux saisons de la normandie et fort bon maraîcher !! l : la premiere récolte fut hier et le coffre de la voiture a suffit car les potimarrons st petits chez nous cette année !
    mais il faudra un deuxieme voyage pour les « musquées de provence » ,de vraies oeuvre d’art qui semblent en terre cuite cirée , les vertes et les bleus de je ne sais pas quoi et les patissons oranges , explosion de belles couleurs d’automnes ! soupes à deguster des la prochaine occasion en echange de recettes libanaise realisées dans notre cuisine j’espère !!!!
    !

  6. Une lectrice de plus!
    T’es impressionnant… je dois avouer avoir eu recours à Google traduction pour comprendre certains passages 😉 Comment se passent les cours? Tu manges bien? Et pour faire ma chieuse jusqu’au bout je voudrais bien quelques photos…
    Je t’embrasse

  7. 🙂 j’aime bien te lire ! et je suis toujours toute seule par ma « foutraquitude »? (c’est quoi encore ce mot ?!) pleins de bisous frérot, i miss you !

  8. Alors, cette année Erasmus, ça se passe plutôt bien ? Je suis certain que tu as fait des progrès spectaculaires dans l’apprentissage de l’arabe ! Dis-nous à quelle date tu penses revenir en France ! Bon courage ! …

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