A Week in the Life

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Mariage dans notre rue.

Lundi 30 septembre.

            Pics en cours d’arabe. Désespoir dans le premier, en arabe standard : l’attitude moralisatrice de la professeure me frustre profondément, surtout lorsqu’elle se montre incapable de discerner avec finesse ce que ses élèves savent et ce qu’ils ne savent pas. Ce qui conduit à des explications fastidieuses sur des points vus et sus, ponctuées de « vous devez savoir que »… insupportable ! En cours de Libanais, c’est beaucoup plus rigolo : la professeure rend nos difficultés amusantes. Et nous donne aussi envie d’essayer les mots nouvellement appris, comme si on jouait avec des kaplas. En comparant les deux, je me suis brutalement rendu compte de ce que l’apprentissage d’une langue depuis le tout début peut avoir d’infantilisant ! Par bien des aspects, on renoue avec l’hétéronomie enfantine. Il nous est interdit de nommer ce qui nous entoure autrement que dans la nouvelle langue, ce que nous ne pouvons faire, puisque l’on est en plein dans le processus d’apprentissage. Et une fois appris les premiers pas, on s’empresse de nous précipiter dans de nouvelles difficultés. S’il y a une droite parallèle à tracer entre l’apprentissage d’une nouvelle langue et le bas-âge, on peut dupliquer la métaphore : mes deux professeures sont perpendiculaires l’une à l’autre ! Disons que l’origine commune est la maîtrise extensive de l’arabe littéral et dialectal dans les deux cas. Quant à ce qu’elles en font dans leur enseignement, les directions sont bien éloignées. L’une nous stimule par le jeu et l’humour ; l’autre prête assez peu attention au fait que, certes, nous babillons à peine en arabe, mais nous sommes néanmoins adultes.

            Ce qui serait à la limite de l’acceptable avec un professeur de génie est franchement irritant avec une enseignante qui n’a même pas le niveau d’anglais de ses étudiants. À l’inverse, il n’est nullement gênant que des étudiants parlent mieux anglais que leur professeur si celui-ci ne se conduit pas en roitelet. Il faut souligner que le professeur est dans une position arbitrairement supérieure, renforcée par un ensemble de codes sociaux et architecturaux. Pensons à la façon dont, en France, les étudiants vouvoient presque systématiquement leurs professeurs alors que ceux-ci ont généralement le choix, et pensons encore à la façon dont les classes sont disposées : plus grand bureau, chaise plus confortable, estrade, position corporelle plus libre – pourquoi les étudiants ne peuvent-ils se lever et se déplacer en posant une question ou en faisant une remarque ? Tout cela pour aboutir à une conclusion simple : nul besoin de posséder de grandes compétences pour enseigner les rudiments de sa langue natale. La position par définition difficile dans laquelle se trouve l’étudiant est la source d’un devoir de respect du professeur. Devoir auquel il peut manquer avec pour conséquence d’être la visée de blagues conçues pour être comprises des autres étudiants mais pas de lui (hein, faire ça, qui, moi ?).

            Soirée : visionnage de l’ultime épisode de la série Breaking Bad, décevant. Je suis abasourdi par la réaction dithyrambique sur internet et me dis que je pourrais écrire à ce sujet. Le titre de cet article que je n’écrirai jamais : « Ce que la fin de Breaking Bad révèle du genre sériel ».

Mardi.

            Réveil matinal pour aller à la Sûreté générale récupérer mon passeport avec extension de visa. J’ai consigné sur-le-champ ce que je pense de cet épisode. Me lise qui peut !

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            Pour me consoler, j’ai entamé la lecture du beau livre de Kahlil Gibran, The Prophet. C’est un auteur Libanais, on m’a promis le lendemain de m’emmener un jour voir la chambre où il a grandi, dans les montagnes. Vous pouvez lire un peu plus par ici.

Mercredi.

            Longue journée de cours. Délassement à la piscine d’AUB en fin de matinée.

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Vue depuis la terrasse de la piscine.

            En fin de journée, je me suis rendu dans le centre-ville (downtown), une espèce de complexe très propre, luxueux, immense et aseptisé, pour tout dire, dans lequel se tenait la première réunion d’un bookclub lancé par un journaliste du Daily Star. Le premier bouquin était Saison de la migration vers le Nord de Tayeb Salih. Il raconte l’histoire d’un jeune Soudanais parti faire ses études en Angleterre, qui revient au pays, son doctorat de littérature en poche. Je ne veux pas vraiment en dire plus, si j’ai le temps j’écrirai volontiers sur ce livre qui brasse avec puissance la relation ambigüe qu’entretient un pays colonisé avec son colonisateur. Un indice révélateur sur notre réunion : le livre était écrit en arabe, et nous, quoiqu’au Moyen-Orient, à Beyrouth, nous en discutions en anglais.

            Je suis ensuite allé dans Ashrafyieh, le quartier chrétien : on m’avait parlé des Creative Wednesdays, une petite réunion qui se produit toutes les semaines depuis quatre ans, quasiment en continu. Une fille ouvre simplement les portes de son appartement tous les mercredis, au moins à ceux qui ont une cool vibe. D’une certaine manière c’est un peu stéréotypé : les gens peignent, font de la musique, dansent et boivent de la bière, et du vin, et mangent des gâteaux qu’ils ont fait eux-mêmes. Mais c’est dépourvu de prétentions. Cela suffit pour passer une soirée agréable, je crois. On m’y a prêté un autre bouquin de Kahlil Gibran, Beloved. C’est en réalité une collection de poèmes plus ou moins longs sur l’amour.

Jeudi.

            Réveil un peu plus tard que d’habitude. Après une journée un peu indolente, il faut bien le dire, je me rends à l’ambassade de France : on nous a convié, nous, heureux étudiants de « Sciences Po Paris et des IEP de province (sic) » à une réunion d’information sur la sécurité au Liban. On nous y enseigne doctement qu’il ne faut pas prendre les services, taxis collectifs, parce que « nonobstant les considérations financières », il n’y a aucune raison de les emprunter. Tout le monde ne peut pas nonobster les considérations financières, madame la consule !

            Je file aussitôt la décence le permettant, hèle un service et me dirige vers Furn El-Shabek, le quartier en dessous d’Ashrafyieh. Un festival du cinéma s’y déroule, et ce soir-là, un documentaire palestinien est diffusé, Five Broken Cameras. Les images ont été prises par un villageois qui vivait de la culture d’olivier, avant qu’Israël ne réduise manu militari la zone cultivable en mettant un grillage au milieu des terres attenantes à la commune. Le documentaire retrace cinq ou six années de lutte contre l’expropriation de la population entière. Rarement ai-je été si ému par un film. En fait, jamais. S’il y a encore des ignorants de bonne foi qui défendent mordicus Israël sur tous les fronts, ce documentaire est sans doute un bon début dans l’ébranlement de leurs aveugles certitudes.

Vendredi.

            Journée de cours.

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Pause taouq en regardant la mer, depuis la partie supérieure du campus.

            Le soir, le cours sur Shakespeare est prolongé par une adaptation d’après-guerre d’Henry V. Au risque du truisme : c’est moins bon que Shakespeare lui-même ! Il faut dire que le réalisateur a choisi de supprimer un bon bout des dialogues, réduisant la figure du roi Henry V à sa face glorieuse ; il est posé en héros de guerre. La pièce originale est bien plus fine que cela, en déployant l’ambivalence du personnage. Il y a encore quelque chose à écrire là-dessus, les idées s’accumulent !

Samedi.

            Dans l’après-midi, je reçois un coup de fil : « tu veux partir camper une petite journée ? » « Oui ! » Une heure plus tard, je rejoins quatre copains Libanais, et en route pour Yahchouch, une réserve naturelle au Nord de Beyrouth. Il nous faut une demi-heure de marche, de traversée de rivière, de grimpette pour arriver à l’emplacement de camping, après la voiture. Le tout dans la nuit, puisque le soleil se couche vers dix-neuf heures. J’apprends des mots en arabe. On discute parfois en anglais, et parfois je suis à demi-exclu heureux des anecdotes : je baigne dans ce « bruissement de la langue » dont parle Barthes dans son article éponyme. C’est simplement agréable d’entendre du libanais en bonne compagnie.

            Une fois le feu suffisamment fort, nous ménageons un espace dans le foyer pour griller la viande que nous avons ramenée. Marinée, puis arrosée de vin aux épices, nous l’enveloppons ensuite de pita. Elle a le goût de nuit sauvage. On singe les adolescents qui grillent des chamallows en grillant du halloum, le fromage de brebis qu’on mange ici. La couche croustillante laisse place à la chair plus tendre que la chaleur n’a pas entamée. On confond, dans la saveur salée, les graines de thym et les rares particules de cendre voletante. Mais s’il on pouvait les discerner, je me demande si elles n’auraient pas bon goût. On s’endort avec le bruit blanc de la rivière.

Dimanche.

           Je me réveille dans un hamac, en ayant froid – je ne suis pas équipé pour camper dans les montagnes, moi ! Je découvre le paysage en même temps que j’essaie de me remémorer mes rêves (j’ai commencé à noter mes songes il y a quelques jours). La vallée est magnifique. Kassem me dirige un peu plus tard vers une cascade. Il faut grimper pour y aller, et faire attention à ne pas glisser. L’eau est accueillie par un bassin qu’elle a elle-même creusé, puis se déverse dans un autre bassin. Je m’y désaltère.

Car nous avons eu pour approcher des coupes pleines

Des lèvres plus tendues que vers des baisers ;
Coupes pleines, si vite vidées.

Les plus grandes joies de mes sens
Ç’ont été des soifs étanchées…

(Gide, Les Nourritures terrestres, VI).

           Nous n’avons rien fait, jusqu’à ce que nous partions. Nous avons jeté des cailloux dans l’eau, parfois en tentant des ricochets, mais surtout pour le faire, pour s’occuper. Ce n’est pas que nous nous ennuyions. Simplement, nous profitions paisiblement de ne pas avoir à faire quoi que ce soit en nous échappant hors de Beyrouth. J’ai peur de ressasser des mots un peu vides parce que trop utilisés. « Et maintenant encore, que dirai-je ? parce que ma bouche se tait, pensez-vous que mon cœur se repose ? » (Gide, ibid).

*

*          *

            Le soir, Julia et moi avons accueilli Zac et Mo, deux Syriens qui se sont fait brutalement éjecter de chez eux il y a deux jours par un propriétaire qui a traité une de leurs amies de prostituée simplement parce qu’elle vivait avec eux. C’est encore interdit ici, pour deux personnes de sexes et de famille différents s’ils ne sont pas mariés. Le plus souvent la règle est outrepassée sans que personne ne s’en offusque, mais il se trouve encore quelques entrepreneurs de morale pour déverser dans la violence leurs propres frustrations – je présume. Zac et Mo crèchent donc ici pour l’heure.

            Voilà une semaine de ma vie ! Je ne sais si elle est représentative, ni si je pourrais en tirer une chanson comme les Beatles. Si je vous raconte dans sept jours celle qui commence aujourd’hui, je n’oublierai pas de détailler cette soirée passée à écrire !

À bientôt.

10 réflexions sur “A Week in the Life

  1. Pingback: Écritures du don | Les Lignes fines

  2. J’avais l’impression d’être avec vous dans les montagnes au coin du feu et le lendemain près de la cascade ! C’est génial de te lire, j’ai plus que jamais envie de venir !

  3. Thanks Vincent for this very pleasant survey; as Mariama says, you’ve given us a feel of what it’s like to live with the differences of your new country. It’s typical that this « standard arabic » professor is herself very standard, whereas the more adatative Lebanese arabic teacher is more flexible in her approach! I suppose you’ll take whatever you can from both, and in the end the language is greater than its meditions. These « creative wednesdays »: are they American-minded? They sound just that!
    What’s a « taouq » pause?

  4. eh Vincent ..te lire est un plaisir et notre soif est grande .
    ,Une semaine passée , 2 ,passent encore , la 3ème nous l’avons passée en partie a Edinburgh ,(ce fut un tres bon moment !)
    nous avons relu cette semaine et les autres articles de ton blog,sans nous lasser … et maintenant…
    courage emmène nous encore ds ta contrée !
    bises de ns 2

  5. ouais c’est vrai ça! encore! bis repetita plashount!
    rroh et MERCI pour ton excellente addition à la langue française, le verbe nonobster fait dès maintenant partie très intégrante de mon vocabulaire, néologisme certifié par google ngram pour l’intégralité ou presque de la littérature francophone de 1600 à 2008:

  6. oh fuck, l’embeddage html n’est pas supporté céans. [cette phrase n’est pas conforme au bon usage tel que reconnu par la French Academy] d’où mon commentaire se terminant en cul de poussin.

    voici re- la phrase tout à fait française que je souhaitais intégrer pour soutenir mon adoubement du néologisme de notre hôte:
    (va-t-elle être acceptée cette fois??)

    https://books.google.com/ngrams/graph?content=nonobste%2Cnonobstes%2Cnonobstons%2Cnonobstez%2Cnonobstent&case_insensitive=on&year_start=1600&year_end=2008&corpus=19&smoothing=3&share=&direct_url=

    (sera-t-elle clicable?)

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